Dernier jour

 Il n’est nullement ridicule ou absurde celui qui, songeant à se tuer, serait embêté et aurait peur de tomber sous une automobile ou d’attraper une maladie. A part la question de la plus grande ou de la moindre douleur, il reste toujours que vouloir se tuer, c’est désirer que sa mort ait une signification, soit un choix suprême, un acte unique en son genre. Il est donc naturel que le candidat au suicide ne supporte pas l’idée de tomber par hasard sous un véhicule ou de crever d’un pneumonie ou de quelque chose d‘aussi insensé.

                 Cesare Pavese

Sa décision fut soudaine et à partir de ce moment tout lui parut bien plus clair. Il s’étonna de ne pas avoir réalisé plus tôt que la solution avait toujours été là.

Il se fixa une date et commença à mettre de l’ordre dans ses affaires, paya quelques dettes, coucha toutes ses dernières volontés sur papier. L’idée de s’être fait une montagne de cette étape, alors qu’en réalité tout était très simple, le troubla un instant. Sa vie se résumait à pas grand-chose. Toutes ses affaires furent clôturées en une après-midi et il se félicita de n’avoir à laisser aucune indésirable paperasse à ses proches. L’esprit serein, il pouvait maintenant se concentrer sur cette dernière ligne droite, cette dernière journée. Tout avait été planifié consciencieusement, ses repas, les vêtements qu’il porterait et quelle dernière lecture l’occuperait. Une musique avait été choisie et bien entendu tout le nécessaire indispensable à son issue fatale été posé soigneusement sur sa table de chevet.

Il se réveilla excité, légèrement angoissé -tout pouvait basculer tellement vite – et s’habilla avec soin pour cette dernière journée. Il voulait être à la hauteur, que ces dernières heures soient une sorte d’hommage à son existence. Il se rasa de près, mit ses lunettes, se regarda scrupuleusement, vit quelques imperfections sur son front mais cette fois ne s’en formalisa pas comme il en avait régulièrement l’habitude. Il réajusta les plis de son pantalon et se regarda une dernière fois dans le miroir. On le disait beau mais lui avait toujours trouvé ses traits trop durs ou trop doux. Quelquefois, il se focalisait sur une partie de son corps jusqu’à ce qu’il la trouve disproportionnée, irréelle, complètement loufoque. Puis, constatant qu’il n’y pouvait rien se concentrait sur un autre endroit jusqu’à ce que celui-ci, lui aussi, devienne à ses yeux complètement risible. Ce jour-là étrangement son regard fut plus tendre, il trouva même que sa silhouette avait une certaine grâce, une certaine harmonie.

Il sortit de chez lui et entra dans l’ascenseur. Détaché et étonnamment calme, il regarda les étages défiler et ce n’est qu’après quelques secondes qu’il s’aperçut que l’ascenseur était bloqué entre le troisième et deuxième étage. Le moment fut bref et très rapidement l’ascenseur recommença sa lente descente. Finalement, les portes s’ouvrirent, il fit quelques pas, s’arrêta, ferma les yeux un instant, les rouvrit, regarda ses mains tremblantes, s’étonna d’avoir une respiration aussi rapide et bien qu’un peu surpris de cette situation fâcheuse et inattendue, il retrouva rapidement contenance, ouvrit son parapluie et sortit de l’immeuble.

Il prit soin de regarder à gauche puis à droite avant de traverser la rue et de héler un taxi comme il en avait l’habitude. Avec surprise, il constata après quelques minutes qu’aucun taxi n’était encore apparu. Alors qu’il marchait jusqu’à l’avenue adjacente à la recherche d’un chauffeur, bien déterminé à ce que cette journée se déroule telle qu’il l’avait prévue, une voiture passant à quelques centimètres du trottoir créa une gerbe d’eau qui vint s’étendre sur ses chaussures et son bas de pantalon. D’abord surpris, il regarda la voiture s’éloigner, avant de sortir avec rage un mouchoir dont il se servit pour éponger l’eau imprégnée sur le pan de son manteau.

Lorsqu’il releva la tête, il remarqua deux individus qui avaient interrompu leur marche. Ils le dévisageaient le regard moqueur et visiblement amusés de sa malencontreuse situation. Il les regarda froidement, puis, tournant la tête remarqua une bouche de métro et s’y engouffra précipitamment.

C’était à chaque fois la même sensation. D’abord, une chaleur moite venait vous caresser le visage, puis, à mesure que vous descendiez l’escalier une odeur de renfermé, d’humidité, d’urine et de transpiration vous accueillait inévitablement. C’était inéluctable, il fut pris de nausées mais décida qu’il ne pouvait s’arrêter – il avait déjà perdu du temps et cette journée qu’il avait planifié venait à peine de commencer. Il marcha rapidement jusqu’à la station et, comme il l’avait redouté, se retrouva au milieu d’une foule d’employés de bureau, d’étudiants, de touristes, tous embarrassés de sacs, de valises, de sacoches, de mallettes rendant l’accessibilité de cette plate-forme encore plus difficile.

Il attendit avec les autres que cette rame de métro se pointe. Dès qu’il s’était arrêté, il avait senti son cœur s’emballer. Des fourmillements s’étaient fait sentir au bout de ses doigts et soudainement il fut pris de vagues étourdissements. Il se concentra sur sa respiration. Depuis l’escalier jusqu’à la station il s’était contenté de respirer que rapidement étant convaincu ainsi que les odeurs ne l’importuneraient pas autant. Il loua sa décision de se tenir obligatoirement à quatre ou cinq mètres du quai. Aujourd’hui, il aurait été désastreux de s’évanouir et de malencontreusement tomber sur les rails du métro.

Finalement, le métro arriva et tous s’entassèrent jusqu’à ce qu’il ne restât personne sur le quai. Dans un claquement vicieux et impardonnable, les portes se refermèrent et tous ceux qui se trouvaient à proximité eurent le même mouvement de recul. Le métro partit et du quai ce n’est qu’une ceinture d’un quelconque pardessus que l’on ne put bientôt qu’observer, claquant et voltigeant, pour finalement disparaître happée par l’obscurité d’un tunnel.

Il avait trouvé sa place autour d’une de ces barres verticales et comme tant d’autres ses deux mains s’y agrippèrent. Ils étaient tous là accrochés, vaillamment décidés à contrer les envolées de la rame qui les projetaient de droite à gauche leur faisant perdre l’équilibre. Cette foule, cette proximité qu’il détestait, fut un allié et tous en profitaient bravant les sursauts et les brusques tournants, en se tenant tous aussi serrés que possible les uns contre les autres. A chaque arrêt, la rame se vidait pendant quelques secondes avant que de nouveaux arrivants la remplissent à nouveau. Alors c’est d’autres veines, d’autres doigts noueux, d’autres couleurs qu’il observait. Et progressivement, une chaleur moite venait couvrir cette barre jusqu’à ce qu’elle en devienne poisseuse, glissante et tiède.

Le trajet lui parut interminable mais finalement il arriva à destination et il fallut se détacher de tous ces corps si parfaitement collés au sien. Bien que normalement dégoûté par l’idée d’une telle promiscuité, il se sentit étrangement seul lorsque les portes s’ouvrirent enfin et qu’il commença à marcher. Il lui restait un peu de cette chaleur qu’il avait accumulée durant le trajet mais le froid le saisit subitement lorsqu’il se retrouva dans la rue. Il se courba, baissa imperceptiblement la tête et une immense lassitude l’envahit. Tout lui parut soudain si futile. Son désir de faire de cette dernière journée un moment spécial lui parut complètement absurde et il voulut rentrer chez lui. Cependant, il repensa à son trajet et aux difficultés auxquelles il s’était confronté et il se ravisa. ‘Après tout, il y était enfin à sa première étape’.

Il rentra dans le magasin et commença ses achats. Il venait dans cet endroit une fois par semaine, autant que possible le même jour et toujours en fin de matinée. Il reconnaissait le visage de certains habitués et savait quels employés il allait croiser. Il n’hésita pas longtemps lorsqu’il fallut choisir à quelle caisse se diriger pour payer ses achats. A sa droite se tenait assis un homme d’une quarantaine d’années dont le désir de paraître plus jeune lui avait fait commettre l’erreur de s’être teint les cheveux. Le dessus était d’un blond décoloré tandis que sa nuque et ses tempes étaient probablement sa couleur naturelle. C’était le genre de personne que l’on pouvait aisément imaginer en short, tout au long de l’année, masquant un léger embonpoint sous des tee-shirts trop amples et trop longs. Ce bref inventaire lui fit grincer des dents, son choix ne fut pas difficile il se dirigea rapidement vers l’autre caisse et commença à sortir ses achats. En réalité, il avait reconnu l’employé et celui-ci commença, comme à son habitude, à le saluer avec empressement.

« Comment allez-vous aujourd’hui Sir, demanda-t-il.

— Je vais bien, merci» et c’était toujours la même réponse qu’il murmurait.

C’était évident que chaque client répondait plus ou moins la même chose. Un accord tacite entre deux inconnus en quelque sorte – celui de ne pas s’embarrasser mutuellement. Cette fois, l’idée l’effleura de répondre à cette question avec honnêteté. C’était plus par curiosité que par besoin de vraiment s’épancher. Il aurait fallu pour cela qu’il prenne son temps, qu’il se concentre sur ce qu’il ressentait et cette perspective le fatigua et il abandonna l’idée.

« Passez-vous une bonne journée, Sir ? reprit l’employé. 

Mon dieu ! Comme  y allait avec ses questions. Bientôt je vais lui répondre ce qu’il en est véritablement de cette journée en lui disant que c’est en fait ma dernière. Alors, on verra bien qui est le plus gêné des deux, pensa t-il.

Et c’est en feignant l’exaspération qu’il répondit :

« Eh bien, elle se passait bien jusqu’à maintenant. ».

En réalité, il n’était pas aussi agacé qu’il le prétendait. Il appréciait cet homme, sa politesse exacerbée qui ponctuait chaque fois leurs échanges. Il avait l’impression qu’il lui parlait comme s’il était quelqu’un d’exceptionnel. C’était très curieux. Il pensa que c’était pour lui un moyen de jouer un rôle fantastique dans un univers si banal et si ennuyeux. Une sorte d’échappatoire lui permettant de prétendre vivre une existence épatante.

« Avez-vous besoin d’aide pour ranger vos achats, Sir ? demanda t-il.

Je pense y parvenir , merci ».Et à peine eut-il répondu que l’autre renchérit aussitôt.

« Mais certainement. Pas d’inquiétude, Sir ».

Il rangea ses achats et salua brièvement tandis que l’autre continua sur le même ton :

« Merci, Sir. Passez une excellente journée. Prenez soin de vous. »

Et c’est cette dernière phrase qu’il l’affecta soudain. Tout c’était pourtant déroulé étonnamment bien jusqu’à cet instant. Il ne l’avait jamais surpris de la sorte auparavant. Oh ! bien sur il allait prendre soin de lui et pour de bon, ça il pouvait en être certain, se dit-il.

S’était souvent que des inconnus confondaient la politesse avec des formules dont l’intimité était inadaptée aux situations. Une fausse empathie en quelque sorte. C’était rentré dans les conventions et personne ne pensait à la véritable signification de chacune de ces petites expressions. Il s’y était fait prendre auparavant et s’était emballé d’être enfin une préoccupation pour l’autre au point que celui où celle-ci se préoccupe de sa personne. L’ excitation était brève et rapidement c’est une angoisse profonde qui apparaissait et il se demandait pourquoi, soudainement, un inconnu lui ordonnait de prendre soin de lui. S’ensuivaient d’innombrables heures où devant son miroir il examinait la couleur de sa peau, étudiait l’iris de ses yeux et analysait sa posture. Avec le temps, il avait compris que ces petites phrases n’avaient aucun fondement mais lorsqu’il les entendait, leur futilité l’agaçait. Il se retourna et solennellement lança un «adieu » qui résonna plus fortement qu’il ne l’eut souhaité. Plusieurs clients se retournèrent et l’employé surpris le salua à nouveau.

Il était maintenant presque midi, il pressa le pas et se dirigea vers une petite brasserie où il avait pris l’habitude de déjeuner chaque semaine. C’était à quelques rues et il avait hâte d’arriver à destination afin de s’asseoir, retrouver ses esprits à l’abri de l’agitation environnante.

Il était assez satisfait du déroulement de cette matinée. Habituellement, tout était une charge et il peinait à trouver un intérêt à la moindre activité, mais étrangement, aujourd’hui, il avait fait face à chaque difficulté avec une certaine obstination. Peut-être, était-ce seulement le fait d’être conscient de vivre ces situations pour la dernière fois qui rendait cette journée acceptable.

Voila ce qu’il se demandait lorsque, après avoir ouvert la porte de la brasserie, il s’apprêtait à poser son pardessus sur le portemanteau se trouvant juste à l’entrée de l’établissement. C’était un énorme morceau de mobilier. Le tronc était massif et, comme naissant de celui-ci, partaient sept crochets s’étendant comme des tentacules et se terminant par un bout arrondi. C’est en accrochant son pardessus qu’il le remarqua, très long, de couleur noire et légèrement cintré à la taille, sobre et élégant, parmi ceux des employés, était suspendu son manteau. Avant de jeter un regard à la salle, il savait déjà qu’elle serait assise à une des tables. Il prit son temps, réarrangea son manteau, et, une fois qu’il fut accroché, feignit de chercher quelque chose dans sa poche puis réalisant qu’il n’y avait pas d’issue décida de se diriger à une des tables au fond de la salle près des grandes fenêtres.

Alors qu’il commençait à marcher, résigné, il se souvint que cette situation était définitive comme la plupart de celles qu’il avait vécues aujourd’hui et celles qu’il allait vivre durant le restant de cette journée. Cela lui donna une force nouvelle et ce nouveau sentiment était la seule chose qu’il avait certainement possédée durant toute son existence. Le sentiment nouveau d’être le maître de son histoire plutôt que de se sentir transbahuté, à la dérive, incapable de surmonter la moindre émotion ou inapte à faire face une situation inhabituelle. Même s’il se ridiculisait, qu’il se comportait de la plus abjecte manière, il n’avait pas à redouter le lendemain. Ce ridicule qui vous tombe dessus irrémédiablement et que l’on doit affronter les mains moites, la tête baissée.

Il posa ses achats près de lui et s’assit. Quand il se décida enfin à relever la tête, il réalisa qu’elle était assise à l’autre bout de la pièce lui faisant directement face. C’était agaçant. La perspective de manger son déjeuner en face d’elle ne l’enchantait nullement. Il s’imagina s’étouffant en avalant sa bouchée, se salissant ou renversant un verre. Et puis soudain comme voulant lui rappeler sa présence, dans un claquement elle referma son livre, alluma une cigarette puis savourant cette première bouffée releva son visage, le regarda et lui fit un signe de tête.

Jusqu’à maintenant il avait été agité mais lorsqu’elle le salua, il se figea et lui rendit son salut. Ils avaient déjà échangé quelques mots par le passé, c’était somme toute naturel que la conversation s’étende au fur et à mesure des semaines et il était convaincu que finalement, il la décevrait. Il était tellement fatigué de l’éternelle déception qu’il était pour les autres qu’en y pensant, il laissa échapper un soupir. Il la regarda et comme pour s’excuser lui sourit à demi, et elle, abruptement, lui demanda si elle pouvait s’asseoir à sa table.

A partir de ce moment sa confusion fut si intense qu’il en arriva à ne plus pouvoir penser clairement. Tout se déroula si soudainement que la demande fut acceptée sans qu’il n’ait le temps de penser aux répercussions.

Le serveur qui avait regardé la situation de derrière son comptoir fit une moue agacée et comme si elle avait senti son irritation, déjà debout, elle se tourna vers lui :

« Nous avons décidé de manger ensemble. Ça sera plus simple pour vous au moment du service » lui dit-elle.

Et sa voix avait tant d’assurance, sans pour autant être autoritaire, ni condescendante, qu’il ne put qu’acquiescer. Il s’empressa de changer les couverts et les déposa avec attention sur l’autre table. Changer de place lui fit faire plusieurs allez-retours entre les tables et le serveur lui demanda si elle avait besoin d’aide. Il eut même l’obligeance de tirer légèrement la chaise avant qu’elle ne s’assoit.

Il avait suivi la situation presque pétrifié quand, jetant un regard sur toutes ses affaires, il remarqua un étui de violon posé près de la table et dès qu’elle fut assise, il sut de quoi il allait parler.

« Vous jouez du violon, n’est-ce pas ?  lui demanda t-il.

— Ah oui vous l’avez vu, c’est en fait mon travail» répondit-t-elle

Et il fut complètement fasciné. Il oublia ses craintes, sa timidité et commença à lui poser des dizaines de questions.

Ou jouait-elle ? Que jouait-elle ?

Ses compositeurs préférés, jouer devant un public, son violon, l’orchestre, tout fut abordé. Ils commencèrent à manger et la conversation continua sans s’essouffler. Elle ne paraissait pas fatiguée par ses questions, d’ailleurs la discussion qui avait commencé comme un interrogatoire prit très rapidement un autre tour où chacun commença à parler de ses goûts en matière de musique, l’anxiété à son paroxysme avant un concert, le regard des autres. C’était quelque chose de le voir si enflammé, si passionné et c’était comme si quelqu’un avait ouvert une vanne et que soudain tout se déversait, toutes ses émotions concentrées en une seule énergie positive.

Ils avaient presque fini leur repas lorsqu’elle proposa de jouer quelque chose. Elle demanda rapidement l’accord au serveur et comme avec tout ce qu’elle désirait, sa requête fut acceptée presque comme si c’était une évidence, si bien que le violon fut sorti sans qu’il n’eut le temps de réaliser sa chance.

Il réajusta sa posture et la regarda sortir l’instrument et le positionner et c’était comme de regarder une cérémonie. Tout était beau. L’attente même était solennelle et peut-être était-ce ce qu’il aurait de plus poignant lorsqu’il repenserait à ce moment.

Elle glissa l’instrument auprès de son cou et d’un geste souleva ses cheveux qui retombèrent sur son autre épaule. Son menton se posa sur la mentonnière et de sa main elle se saisit de l’archet et prés du chevalet le posa sur les cordes. Elle s’appliqua alors à accorder son violon et les premières notes se firent entendre nasillardes tout d’abord puis progressivement plus chaudes et claires. Et même ça lui aurait suffi. L’endroit qu’il connaissait depuis un certain temps ne l’avait jamais surpris de la sorte et puis soudain, aujourd’hui, entendre ces premières notes s’élever alors qu’habituellement tout y était ennui et banalité, lui fit presque monter les larmes aux yeux.

Enfin satisfaite, elle prit une longue respiration et commença à jouer. Pendant un instant, l’émotion fut telle qu’il pensa quitter la pièce, mais il n’y avait rien à faire, il devait rester là, assit sur sa chaise, à la regarder jouer. A un moment il reconnu Sibelius et au troisième mouvement du concerto, il les entendit presque les contrebasses, les violoncelles, les violons et les timbales se faufilant et c’était comme un grondement lointain qui arrivait, doucement, comme une menace pour devenir progressivement écrasant si bien que, comme si elle les avait entendu elle aussi, elle s’arrêta un instant. Et c’est tout l’orquestre qui se mit à jouer. Les clarinettes et les haut bois, les violons et violoncelles s’élevèrent avec une force tonitruante, pour finalement doucement se calmer et elle reprit ce que l’orquestre avait joué et les notes discordantes avaient une tristesse, une profondeur presque tragique. Voltigeante, légère, son archet rapide et précis sembla leur répondre à tous.

Et il vit son frère le prenant dans ses bras

et entendit leurs rires quand ils jouaient,

il vit sa mère pleurer,

il vit le va et vient des vagues

et il sentit le sable sous ses pieds,

il vit la colère dans les yeux de son père

et une main qui s’élevait,

il sentit la chaleur d’un corps près du sien,

une main se glisser dans la sienne,

il vit le corps inerte d’un enfant

et le désespoir d’une mère,

il vit l’immensité d’un ciel étoilé

et sentit la chaleur étouffante d’un soir d’été,

il vit sa propre tristesse

noire et profonde,

lancinante et imperturbable,

présente, aux aguets,

et il se raidit un instant

un moment, il l’avait oublié

cette douleur

et il se sentit un peu perdu.

Il continua à la regarder jouer, longtemps. Tout avait été dit, et c’était comme si quelqu’un s’était ouvert les veines juste devant lui « tiens, vas-y regarde, tout est là» et qu’on l’avait laissé là à s’imprégner de toutes ces émotions, de tout ce qu’il y avait vu.

Finalement, elle s’arrêta de jouer, releva légèrement la tête, glissa le violon de dessous son menton et le reposa dans l’étui. Derrière, ils entendirent le cliquetis des verres que le serveur rangeait négligemment sur les étagères. Ils l’observèrent pendant un instant et c’était presque reposant. Il semblait tellement oublieux de ce qui se passait dans la pièce, que c’en était fascinant.

Il la remercia, balbutia quelques excuses expliquant son départ quelque peu précipité et il se serrèrent la main. Debout, elle le regarda partir. Il prit son manteau et avant de disparaître, il se retourna et lui fit un signe de la main.

Le trajet du retour fut simple, il n’y prêta que peu d’attention, comme si il le faisait journellement et, machinalement, il se traîna d’une plate-forme à une autre. Il arriva chez lui et d’un geste net envoya tous les prospectus, livres et journaux entassés sur le piano et dans un fracas ils tombèrent sur le sol. Un nuage de poussière s’éleva et pendant quelques secondes il regarda ces particules s’élever, toutes ensemble d’abord, puis lentement se séparer et disparaître. La nuit était maintenant tombée et les phares des voitures envoyaient parfois une lumière passagère dans la pièce, balayant le piano, pour finalement disparaître comme happée par l’extérieur. Ses mains se posèrent sur le clavier et il commença à jouer.

Voila ce qu’il fit.

 

Publicités

Princesse des ténèbres

La première fois que je l’ai vue elle avait 13 ans. Avec l’assurance et l’insolence inhérents à cet âge, elle usait de son charme avec habileté. Déjà toute puissante, son physique qu’elle avait acquis par chance elle l’utilisait démesurément. Quand d’autres devaient se battre, travailler, s’investir, devenir ,elle, elle avait juste à être là. Je pensais que c’était bien une chance qu’une fille si belle soit si enviée et j’imaginais comme cela devait être reposant de juste avoir à exister. Je l’ai vue grandir, faire des choix, avoir des enfants. Je l’ai vue gâcher sa vie. Je l’ai vue se brûler la peau, retourner tellement de fois avec des petits cons gonflés aux stéroïdes, des insolents, des menteurs , petits connards aux petits rêves.

Son corps mince et tatoué est maintenant constamment en action, dès qu’elle se lève avec une première cigarette, geste qu’elle renouvelle régulièrement jusqu’au couché. Son nombril est percé ainsi que sa langue. Quelquefois des extensions sont rajoutées à ses cheveux et on aperçoit ce système compliqué d’attaches dont la véritable  utilité et l’attrait m’échappent. Ses cheveux ont poussé et se sont éclaircis, ses cils se sont allongés et à la place de ses sourcils un vicieux trait de crayon appuyé et sombre est apparu. Sa peau s’est assombrie. J’aimerais parfois lui dire « allez viens on se casse, oublie tout ça ».

Nous prendrions un avion pour la Nouvelle Guinée. Et puis je l’observerais.

Son teint s’assombrira naturellement et des tâches de rousseurs apparaîtront. Ses cheveux deviendront longs et leur couleur s’assombrira. Au sol on retrouvera des copeaux brunâtres de crème asséchée tombés de sa peau, des cils et quelques bijoux de mauvaise qualité. De longs ongles incurvés viendront compléter cette collection que les habitants sceptiques conserveront pour l’observer tranquillement, à l’abris des regards, curieux et fascinés. Attentivement, ils regarderont ses seins ronds et saillants défier toute gravité  droits et fiers pointés pour l’éternité  vers l’horizon.

D’abord elle les observera, paraîtra insignifiante  (et c’est à ce moment qu’il faut se méfier) puis après avoir appris la langue des Baruyas tous commenceront à mesurer à quel point elle va être capable de mettre un bordel jamais égalé dans l’histoire de cette tribu. ‘Les grands hommes’au départ l’éviteront sentant une force et une défiance encore inconnues pour eux chez cette femme. Très rapidement, ils sentiront les méfaits dans la maison des femmes quand celles-ci commenceront à devenir sceptiques quant à la nécessité de boire le sperme de leurs maris quand elles allaitent leurs enfants. Elle encouragera des jeunes filles à refuser des demandes en mariage et commencera à changer les motifs des tatouages tribaux. Un soir ‘les grands hommes’ viendront me prier de ramener cette sorcière, cet être irréel, cette femme si insignifiante mais pourtant si puissante qui menace l’équilibre et qui défie la hiérarchie de cette tribu.

Après son départ les femmes avec des bouts de tissus, des morceaux de bois, de la paille, des noyaux de fruits, créeront une figurine à son effigie. Cette poupée, cette marionnette aura comme l’original ses caractéristiques surréelles et les femmes en cachette offriront des offrandes et la prieront lorsque d’importantes décisions sont à prendre.

Quelquefois, je déconne et je m’imagine la kidnapper, l’enlever à son monde de merde. Mais ça n’arrivera jamais.  La vérité c’est qu’il n’y a plus rien à en tirer.

She is so fucked up.

Demain

Où vas-tu, maître ? – Je ne sais pas, dis-je, je ne veux que partir d’ici, seulement partir d’ici. Sans cesse partir d’ici, ce n’est qu’ainsi que je pourrai atteindre mon but. Donc, tu connais ton but ? – Oui, répondis-je, ne te l’ai-je pas dit : partir d’ici, tel est mon but.

Franz Kafka

J’ai toujours détesté les groupes, l’esprit de communion, la force soudainement éprouvée par ces personnes qui insignifiantes seules, deviennent puissantes, redoutables avec les autres. Et puis, je méprise aussi cette forme de supériorité qui émerge lorsque le groupe pense avoir cette vérité absolue, celle que les autres n’ont pas. L’extase, l’euphorie se dégageant de ceux découvrant qu’ils ne sont enfin, plus tout à fait seuls, m’amusent. Cette machine imparable se dirigeant vers un même but, voilà ce qui les réconforte.

C’est étrange comme personne ne désire être seul, comme d’une manière ou d’une autre nous cherchons une sorte d’appréciation, de reconnaissance comme pour nous prouver que nous sommes bel et bien vivant.

Moi, je n’existe que dans le désir d’être ailleurs. Je ne me sens bien que lorsque je sais qu’un changement arrive, changer de travail, de sport, de maison, de pays, sont toujours des périodes où soudainement je vis à nouveau. Le reste du temps, je sommeille. L’attente avant le changement c’est l’espoir d’une vie meilleure, la sensation que maintenant ma vie va pouvoir commencer.

Je suis toujours à la recherche de cette prochaine étape, je n’appartiens à aucun groupe ou club, ni à aucune religion et c’est avec plaisir que je dis aux autres que je m’en vais. Cette prochaine étape et l’espoir de ce qu’elle va m’apporter, voilà ce qui me fait vivre.

Ainsi lorsque adolescente ma mère insista pour que j’étudie la comptabilité, je ne rêvais que de devenir lapidaire.
Apprentie lapidaire à Lyon, je me suis retrouvée dans une entreprise dont les employés tous plus méchants les uns que les autres, ayant à leur tête une directrice acariâtre, mesquine, m’ont redonné l’envie de reprendre des études. A l’instant où je lui ai rendu mes dernières pierres taillées pour cette épreuve d’examen, j’ai su que c’était la dernière fois que je verrais cette trace rouge sur le bord de cette tasse. J’ai réalisé que plus jamais elle ne viendrait me demander de chercher une pierre qu’elle avait perdu sur la moquette.  Que jamais plus je ne l’entendrais me dire qu’elle était satisfaite de voir des larmes dans mes yeux, que cela voulait dire que j’étais touchée par ses critiques, que j’allais changer, être plus rapide, plus productive, plus attentionnée.Elle était complètement barrée la vieille. Sérieusement, ce dernier jour, lorsque j’ai fermé la porte et que je les ai vus continuer à travailler sans moi, j’ai dû fermer les yeux, esquisser un sourire et même, peut-être, laisser échapper un soupir.

Dans le train, je me souviens avoir regardé l’heure et les avoir imaginé, comme hier et certainement comme demain, ranger une nouvelle fois leurs affaires, noter le temps mis à tailler ces 50 émeraudes.

Mais cette fois je n’étais plus dans cette pièce, cette routine, l’insignifiance de leur petite vie, leur méchanceté, ne faisaient plus partie de ma vie.

J’étais déjà à des kilomètres.

A l’université, j’ai pu enfin souffler et puis j’ai pu apprendre. C’est certainement le plus bel endroit pour moi, par contre les cauchemars ou je recherchais inlassablement un saphir perdu ont continué à perdurer. Pourtant pendant ce temps dans d’autres pays on parlait différemment, il faisait plus chaud, j’imaginais les gens plus ouverts. Ca m’à toujours tracassé que je sois seulement ici alors qu’ailleurs tout se passe sans moi.

Alors j’ai voyagé, quoi de plus adapté que les voyages pour celui souffrant de lassitude. Je n’ai pas été bien loin mais ce voyage fut mon voyage, celui ou je partis seule mais ne le fus par la suite plus jamais.

J’ai ensuite appris le Shiatsu et tout comme avec ceux faisant du yoga, de la méditation, de la natation, de la course à pied, j’ai pu constater que chacun pense détenir la solution. Là-bas je parlais déjà de repartir plus loin, de travailler autrement et puis, je ne faisais pas partie du groupe.

En revenant ici j’ai appris à bien nager, j’ai même pensé devenir sauveteur. Je me souviens nager tous les jours avec une frénésie et un acharnement encore inconnus pour moi. J’allais chaque fois plus vite, reprenant mon souffle rapidement et brièvement pour ensuite ramener mes mains vers la surface de l’eau avec une force et une colère à peine dissimulées.
A cet instant, je ne pensais à rien, écouter ma respiration et employer toute ma rage dans ces mouvements devenaient mes seules préoccupations. Il m’est arrivé de m’arrêter au milieu d’une longueur, les jambes flageolantes, le souffle court et de devoir reprendre mon souffle sous les yeux d’un maître-nageur amusé, finissant les quelques mètres me séparant du bord avec une lenteur et une hésitation inquiétantes.

J’ai fait cette formation de Lifeguard mais j’avais déjà une place à l´université et c’est avec dédain que je les regardais faire leurs exercices et penser que ceci n’était vraiment pas pour moi.

Trop froid, trop ennuyeux.

A l’université, pendant 2 ans, je n’ai rêvé que de cette année ou je partirai en Espagne. Aux autres je disais que j’y resterais, que je ne les finirais pas ces études, que je ne la reverrais plus cette prof d’espagnol.

L’Espagne, je l’avais tellement rêvée, j’en avais oublié d’imaginer l’après.

En vérité, vraiment je n’avais jamais pensé revenir ici. Pour la première fois, je n’étais pas dans l’attente du changement, pour la première je ne vantais pas mes prochaines pérégrinations à la gueule de tous. Pour une fois je n’avais plus de ressources.

Mais depuis peu mon cerveau recommence à bouillonner, je respire mieux, rien n’a encore commencé, tout est à venir, je vais bientôt commencer ma vie.

Et alors je respire à nouveau.

Et puis quelquefois, je m’imagine à 80 ans, sur un lit d’hôpital dire au malade d’à côté, les yeux plein d’espoir devant la promesse de ma nouvelle vie qui commence :

« Je pars a l’hospice, Fucker » .

Et dans un dernier souffle, aux infirmières : « Je m’en vais nulle part, Bitches. »

Si je suis Charlie

je devrais être aussi les milliers de civils Afghans blessés ou tués par l’Otan et les forces américaines,
ces quatre enfants tués par l’armée israélienne sur une plage Palestinienne,

ces prisonniers de Guantanamo Bay qui ont subi des actes de torture et autres traitements cruels,

ces 16 civils tués par un soldat américain dans la province de Kandahar,

ces 11420 enfants déjà décédés fin 2013 en Syrie,

ces corps brûlés au Napalm et au phosphore blanc à Fallujah en Novembre 2004 par l’armée americaine.

Et puis, je serais aussi de Sétif, de Kherrata et de Guelma et tous les civils massacrés durant ce mois de mai 1945 en Algérie.
Si je suis Charlie, je devrais aussi être tellement d’autres.

Et si je suis tous ceux la, si je pleure, si j’enrage, manifeste avec la même force. Si avec la même ÉGALITÉ je condamne tout acte de cruauté, chaque torture, toute intimidation quelle que soit la race, la religion, la couleur de la peau.
Si l’angoisse et la peur m’étreignent devant l’image de ces enfants innocents tués alors qu’ils ne connaissaient pas encore la satire, le sarcasme, la provocation.
Si je condamne tous les tyrans qui usent de leur force pour brutaliser, intimider, persécuter.
Si ma tristesse et ma peur sont aussi importantes que si chaque injustice se passait en Europe alors seulement peut être que je suis Charlie également .

Répétitions

Aujourd’hui il décide de jouer avec ses Legos. Comme à son habitude, il en prend une poignée qu’il éparpille un peu partout. Soudain sa sœur arrive, brutalement et avec la précision d’un missile M51, elle vide tout le contenu de la boîte sur la moquette. Les briques sont ensuite méthodiquement dispersées aux endroits stratégiques c’est à dire : sous le canapé, sous la table et enfin sous le radiateur.

J’assiste impuissante à la scène, tout s’est passé tellement rapidement. Finalement, nous regardons le champ de bataille éberlués. L’un évalue les nouvelles possibilités, l’autre, les mains derrière le dos, admire son œuvre, un sourire de contentement sur le visage.

Et moi j’ai presque envie de pleurer.

Soudain il comprit

que sa décision d’avoir une augmentation mammaire n’était pas frivole mais avait seulement pour but de détourner les regards de son sourire qu’elle avait généreux, gris et malheureusement édenté.

Je lis souvent en ce moment

les mots : gogole, débile profond, cerveau lobotomisé. Je ne sais pas si ça a toujours été le cas ou bien si c’est moi qui suis différente, mais nous sommes en 2014 tout de même. Ça me surprend d’autant plus lorsque ces mots sont employés par des professeurs, des institutrices, des journalistes, des écrivains mais surtout des parents. Nous passons énormément de temps avec cette nouvelle génération -la France de demain en quelque sorte- et cette responsabilité est effrayante mais géniale à la fois. Les mots ont une force incroyable, ils ont le pouvoir de changer les mentalités, façonner la culture d’un pays, influencer notre regard, ouvrir notre esprit sur les différences. Ils peuvent commencer une révolution, être dépréciatifs, condescendants. Ils sont énormément puissants. Les gogoles, débiles profonds et autres gentillesses utilisées pour décrire une personne lente, ayant une incapacité à penser ou à prendre des initiatives, même employés dans le but d’être vaguement drôles sont discriminatoires. Ils ont une connotation négative, sous entendant que les personnes ayant un vrai handicap sont inférieures. Les mots que l’on utilisent sont en général très représentatifs de la culture et de la mentalité d’un pays, ils peuvent vraiment donner une idée sur l’intégration ou l’acceptation des différences dans celui-ci. Ce qui m’étonne c’est que lorsque je les entends ou que je les lis, à part moi ça n’a pas l’air de déranger grand monde. Les moutons… Sérieusement je ne suis pas sensible, parfois il m’arrive même de sourire, mais ces petites claques faciles administrées sans penser m’agacent d’une force. Soyons inventifs, je suis sûre que l’on peut tous trouver des petits mots incisifs et blessants sans devoir également faire d’une pierre deux coups et s’attaquer à tout un ensemble de personnes. Je crois me souvenir que ceux travaillant dans l’enseignement sont particulièrement doués dans ce domaine. Vous pourriez accuser vos élèves d’être lents, feignants, ces mots aident bien les enfants à commencer leur vie, à avoir confiance en eux, ils ont également le mérite de ne blesser que les intéressés. Trust me. Ma prof d’anglais disait souvent à ma mère qu’avec le peu d’efforts que je fournissais, je finirai surement par faire dans une dizaine d’années, le ménage dans les classes du collège. Tout le monde sait que les techniciennes de surface sont de grosses feignasses. En Angleterre « retard », l’équivalent de débile mental is a very stong word indeed. Si tu enseignes et que pour faire rire tes copains tu traites tes élèves de « retards » assure toi que rien ne sera répété. Evite également de l’écrire sur ton blog ou on voit ta gueule, autrement tu perdras ta place. Quant au harcèlement moral ou physique à l’école, on parle de « bullying ». Les « bullies » (tyrans, brutes sont les traductions les plus proches) sont sévèrement réprimandés. Étrangement, je n’ai pas l’impression qu’il y est un équivalent exact pour « bullies », peut être sommes nous juste Francais ?