Princesse des ténèbres

La première fois que je l’ai vue elle avait 13 ans. Avec l’assurance et l’insolence inhérents à cet âge, elle usait de son charme avec habileté. Déjà toute puissante, son physique qu’elle avait acquis par chance elle l’utilisait démesurément. Quand d’autres devaient se battre, travailler, s’investir, devenir ,elle, elle avait juste à être là. Je pensais que c’était bien une chance qu’une fille si belle soit si enviée et j’imaginais comme cela devait être reposant de juste avoir à exister. Je l’ai vue grandir, faire des choix, avoir des enfants. Je l’ai vue gâcher sa vie. Je l’ai vue se brûler la peau, retourner tellement de fois avec des petits cons gonflés aux stéroïdes, des insolents, des menteurs , petits connards aux petits rêves.

Son corps mince et tatoué est maintenant constamment en action, dès qu’elle se lève avec une première cigarette, geste qu’elle renouvelle régulièrement jusqu’au couché. Son nombril est percé ainsi que sa langue. Quelquefois des extensions sont rajoutées à ses cheveux et on aperçoit ce système compliqué d’attaches dont la véritable  utilité et l’attrait m’échappent. Ses cheveux ont poussé et se sont éclaircis, ses cils se sont allongés et à la place de ses sourcils un vicieux trait de crayon appuyé et sombre est apparu. Sa peau s’est assombrie. J’aimerais parfois lui dire « allez viens on se casse, oublie tout ça ».

Nous prendrions un avion pour la Nouvelle Guinée. Et puis je l’observerais.

Son teint s’assombrira naturellement et des tâches de rousseurs apparaîtront. Ses cheveux deviendront longs et leur couleur s’assombrira. Au sol on retrouvera des copeaux brunâtres de crème asséchée tombés de sa peau, des cils et quelques bijoux de mauvaise qualité. De longs ongles incurvés viendront compléter cette collection que les habitants sceptiques conserveront pour l’observer tranquillement, à l’abris des regards, curieux et fascinés. Attentivement, ils regarderont ses seins ronds et saillants défier toute gravité  droits et fiers pointés pour l’éternité  vers l’horizon.

D’abord elle les observera, paraîtra insignifiante  (et c’est à ce moment qu’il faut se méfier) puis après avoir appris la langue des Baruyas tous commenceront à mesurer à quel point elle va être capable de mettre un bordel jamais égalé dans l’histoire de cette tribu. ‘Les grands hommes’au départ l’éviteront sentant une force et une défiance encore inconnues pour eux chez cette femme. Très rapidement, ils sentiront les méfaits dans la maison des femmes quand celles-ci commenceront à devenir sceptiques quant à la nécessité de boire le sperme de leurs maris quand elles allaitent leurs enfants. Elle encouragera des jeunes filles à refuser des demandes en mariage et commencera à changer les motifs des tatouages tribaux. Un soir ‘les grands hommes’ viendront me prier de ramener cette sorcière, cet être irréel, cette femme si insignifiante mais pourtant si puissante qui menace l’équilibre et qui défie la hiérarchie de cette tribu.

Après son départ les femmes avec des bouts de tissus, des morceaux de bois, de la paille, des noyaux de fruits, créeront une figurine à son effigie. Cette poupée, cette marionnette aura comme l’original ses caractéristiques surréelles et les femmes en cachette offriront des offrandes et la prieront lorsque d’importantes décisions sont à prendre.

Quelquefois, je déconne et je m’imagine la kidnapper, l’enlever à son monde de merde. Mais ça n’arrivera jamais.  La vérité c’est qu’il n’y a plus rien à en tirer.

She is so fucked up.

Publicités