Demain

Où vas-tu, maître ? – Je ne sais pas, dis-je, je ne veux que partir d’ici, seulement partir d’ici. Sans cesse partir d’ici, ce n’est qu’ainsi que je pourrai atteindre mon but. Donc, tu connais ton but ? – Oui, répondis-je, ne te l’ai-je pas dit : partir d’ici, tel est mon but.

Franz Kafka

J’ai toujours détesté les groupes, l’esprit de communion, la force soudainement éprouvée par ces personnes qui insignifiantes seules, deviennent puissantes, redoutables avec les autres. Et puis, je méprise aussi cette forme de supériorité qui émerge lorsque le groupe pense avoir cette vérité absolue, celle que les autres n’ont pas. L’extase, l’euphorie se dégageant de ceux découvrant qu’ils ne sont enfin, plus tout à fait seuls, m’amusent. Cette machine imparable se dirigeant vers un même but, voilà ce qui les réconforte.

C’est étrange comme personne ne désire être seul, comme d’une manière ou d’une autre nous cherchons une sorte d’appréciation, de reconnaissance comme pour nous prouver que nous sommes bel et bien vivant.

Moi, je n’existe que dans le désir d’être ailleurs. Je ne me sens bien que lorsque je sais qu’un changement arrive, changer de travail, de sport, de maison, de pays, sont toujours des périodes où soudainement je vis à nouveau. Le reste du temps, je sommeille. L’attente avant le changement c’est l’espoir d’une vie meilleure, la sensation que maintenant ma vie va pouvoir commencer.

Je suis toujours à la recherche de cette prochaine étape, je n’appartiens à aucun groupe ou club, ni à aucune religion et c’est avec plaisir que je dis aux autres que je m’en vais. Cette prochaine étape et l’espoir de ce qu’elle va m’apporter, voilà ce qui me fait vivre.

Ainsi lorsque adolescente ma mère insista pour que j’étudie la comptabilité, je ne rêvais que de devenir lapidaire.
Apprentie lapidaire à Lyon, je me suis retrouvée dans une entreprise dont les employés tous plus méchants les uns que les autres, ayant à leur tête une directrice acariâtre, mesquine, m’ont redonné l’envie de reprendre des études. A l’instant où je lui ai rendu mes dernières pierres taillées pour cette épreuve d’examen, j’ai su que c’était la dernière fois que je verrais cette trace rouge sur le bord de cette tasse. J’ai réalisé que plus jamais elle ne viendrait me demander de chercher une pierre qu’elle avait perdu sur la moquette.  Que jamais plus je ne l’entendrais me dire qu’elle était satisfaite de voir des larmes dans mes yeux, que cela voulait dire que j’étais touchée par ses critiques, que j’allais changer, être plus rapide, plus productive, plus attentionnée.Elle était complètement barrée la vieille. Sérieusement, ce dernier jour, lorsque j’ai fermé la porte et que je les ai vus continuer à travailler sans moi, j’ai dû fermer les yeux, esquisser un sourire et même, peut-être, laisser échapper un soupir.

Dans le train, je me souviens avoir regardé l’heure et les avoir imaginé, comme hier et certainement comme demain, ranger une nouvelle fois leurs affaires, noter le temps mis à tailler ces 50 émeraudes.

Mais cette fois je n’étais plus dans cette pièce, cette routine, l’insignifiance de leur petite vie, leur méchanceté, ne faisaient plus partie de ma vie.

J’étais déjà à des kilomètres.

A l’université, j’ai pu enfin souffler et puis j’ai pu apprendre. C’est certainement le plus bel endroit pour moi, par contre les cauchemars ou je recherchais inlassablement un saphir perdu ont continué à perdurer. Pourtant pendant ce temps dans d’autres pays on parlait différemment, il faisait plus chaud, j’imaginais les gens plus ouverts. Ca m’à toujours tracassé que je sois seulement ici alors qu’ailleurs tout se passe sans moi.

Alors j’ai voyagé, quoi de plus adapté que les voyages pour celui souffrant de lassitude. Je n’ai pas été bien loin mais ce voyage fut mon voyage, celui ou je partis seule mais ne le fus par la suite plus jamais.

J’ai ensuite appris le Shiatsu et tout comme avec ceux faisant du yoga, de la méditation, de la natation, de la course à pied, j’ai pu constater que chacun pense détenir la solution. Là-bas je parlais déjà de repartir plus loin, de travailler autrement et puis, je ne faisais pas partie du groupe.

En revenant ici j’ai appris à bien nager, j’ai même pensé devenir sauveteur. Je me souviens nager tous les jours avec une frénésie et un acharnement encore inconnus pour moi. J’allais chaque fois plus vite, reprenant mon souffle rapidement et brièvement pour ensuite ramener mes mains vers la surface de l’eau avec une force et une colère à peine dissimulées.
A cet instant, je ne pensais à rien, écouter ma respiration et employer toute ma rage dans ces mouvements devenaient mes seules préoccupations. Il m’est arrivé de m’arrêter au milieu d’une longueur, les jambes flageolantes, le souffle court et de devoir reprendre mon souffle sous les yeux d’un maître-nageur amusé, finissant les quelques mètres me séparant du bord avec une lenteur et une hésitation inquiétantes.

J’ai fait cette formation de Lifeguard mais j’avais déjà une place à l´université et c’est avec dédain que je les regardais faire leurs exercices et penser que ceci n’était vraiment pas pour moi.

Trop froid, trop ennuyeux.

A l’université, pendant 2 ans, je n’ai rêvé que de cette année ou je partirai en Espagne. Aux autres je disais que j’y resterais, que je ne les finirais pas ces études, que je ne la reverrais plus cette prof d’espagnol.

L’Espagne, je l’avais tellement rêvée, j’en avais oublié d’imaginer l’après.

En vérité, vraiment je n’avais jamais pensé revenir ici. Pour la première fois, je n’étais pas dans l’attente du changement, pour la première je ne vantais pas mes prochaines pérégrinations à la gueule de tous. Pour une fois je n’avais plus de ressources.

Mais depuis peu mon cerveau recommence à bouillonner, je respire mieux, rien n’a encore commencé, tout est à venir, je vais bientôt commencer ma vie.

Et alors je respire à nouveau.

Et puis quelquefois, je m’imagine à 80 ans, sur un lit d’hôpital dire au malade d’à côté, les yeux plein d’espoir devant la promesse de ma nouvelle vie qui commence :

« Je pars a l’hospice, Fucker » .

Et dans un dernier souffle, aux infirmières : « Je m’en vais nulle part, Bitches. »

Publicités