Le Regard

Il est 8h43, encore endormie, elle regarde dubitative son écran. Que pourrait-elle exprimer? Non, vraiment comme les jours précédents, elle n’a rien à dire. Son fils est à l’école comme hier et certainement comme demain.
Elle aimerait pouvoir partager une pensée, un sentiment, se sentir écoutée pendant un instant. Rien ne vient ou plutôt si mais ce qu’elle écrira ne sera pas pour que quelqu’un l’écoute. Non. Déjà, mentalement ces mots qui arrivent sont déformés, altérés, falsifiés, déjà elle ne pense plus pour elle mais pour eux. Si elle s’exprime aujourd’hui ce sera pour dire quelque chose de spirituel, de réfléchi. Une citation par exemple. Quelque chose de bien écrit, Sartre ou même Camus. Doug aime l’existentialisme, peut-être commentera-t-il?

Hier il citait encore Gabriel Marcel. C’est un devoir, une responsabilité pour Doug  de chaque jour mettre une citation, un morceau de Television, Nick Drake, Velvet Underground, The Byrds, une photo de Patrice Molinard, un extrait de Solaris. Il affectionne particulièrement les photos de comics représentant Batman giflant Robin.
Il voudrait créer une révolution, il s’offusque de la montée du racisme, ces courants latents qui après chaque nouvelle crise rejaillissent encore plus puissants. Il s’insurge face à la violence faite aux animaux, aime Brigitte Bardot ainsi que Birkin.
Il poste journellement et plusieurs fois. C’est une sorte de cause, une résolution qu’il s’est donnée, celle d’enrichir spirituellement la vie d’autrui.
Ses mots, son habitude à afficher son savoir passe souvent pour de la suffisance. D’ailleurs quiconque ayant une certaine connaissance, de l’éducation ou de la culture, le déstabilise. Dans ces cas là s’engage alors une jouxte intellectuelle sans merci ou chacun en ressort fatigué, haineux et amer.
Il vit seul, il porte continuellement un bonnet, été comme hiver. Il y des années, il a vécu à Florence, il regrette secrètement ce temps ou il avait eu le courage, la possibilité de fuir cette existence morne, cette ville n’offrant aucun changement ou le temps est un éternel automne. Depuis il y est revenu et l’absence d’alternative l’oblige à parler objectivement de cet endroit ou il est né.
Apres tout, il y est à son aise, tout le monde s’y aide, se parle, il n’y a pas de snobisme, comme si par un accort tacite chacun voulait s’entraidait à accepter cette reddition commune. D’ailleurs il déteste tout ceux qui à force d’obstination s’enfuissent vers des contrées plus ensoleillées ou les murs sont plus blancs ou les peaux sont moins ternes.
Seul, il est souvent pris de crises d’angoisses, ces moments qui semblent pour lui interminables ou il peine à respirer, sont souvent soignés par des remèdes naturels pourtant illicites. Il est bien ici, il avait vu grand au départ et puis maintenant l’idée même de partir l’angoisse terriblement. Ici il est quelqu’un qui pense, quelqu’un qui a étudié celui que l’on écoute, que l’on croit si sur de lui. Ailleurs il serait perdu.

Il est 9h15 Lucy rentre tout juste du travail, comme à son habitude chaque minute de sa vie est soigneusement reportée. Le café qu’elle prépare, le ménage qu’elle doit ou ne veut pas faire, si elle a la garde des enfants aujourd’hui, son état mental, physique. C’est un moyen pour elle de se connecter, d’avoir la confirmation que les autres vivent également ainsi. Journellement elle poste des messages pré-préparés clamant combien elle aime sa fille, son chien, sa petite fille, ses sœurs. Sa nouvelle sympathie pour le parti UKIP ou le mouvement Britain First prouve, par les nombreux commentaires, le nombre croissant des partisans. Bien qu’elle ne soit que très rarement confrontée à une femme portant le voile, elle affiche un regard méprisant pour cette communauté. Le manque de connaissance est parfois le pire ennemi d’une société. Elle est bien évidemment pour la peine de mort. L’armée anglaise est le Bien, ces héros altruistes dont elle ne comprend le combat reçoivent journellement ses encouragements, quitte à poster une photo de soldats souriants posant auprès de l’ennemi récemment abattu. Elle est celle dont on devrait ne pas parler tant sa bêtise est alarmante.

Il est maintenant 9h38 Ju s’énerve et laisse un commentaire clair suite à un post à l’orthographe douteuse. Il propose d’envoyer un Bled, c’est généreux, blessant et ordinaire. Ju s’intéresse à différents sujets mais la dyslexie n’en fait pas partie. D’ailleurs à force d’être aussi exigeant il n’écrit plus, ne converse que très rarement, c’est une sorte de Hikikomori. Un être tellement renfermé sur lui même que même sa colère bientôt ne sera plus exprimée. Il n’a presque plus rien à dire, il ne vit déjà plus.

Enfin à 9h56 elle désactive son compte. Sa fille vient de se réveiller, aujourd’hui et certainement comme demain, elle n’écrira plus. Cette solitude qui est présente depuis si longtemps a tellement été exacerbée par cette quête impossible de se reconnaître dans l’autre. Après tout, celui qui la comprend est resté. Parfois elle l’oublie.