Depuis quelque temps, il a pris cette habitude de se regarder, de scruter la naissance, la première apparition de rides, de cernes, de creux. Ces traces qu’ont laissé les sourires, les pleurs, les angoisses et les inquiétudes.

C’est un rituel durant lequel il essaye de se rappeler de son visage,  celui qu’il avait il y a dix ans. Il superpose cette image avec son souvenir, celui qu’il reconnait. Il y a ces souvenirs, ceux qu’il voudrait contenir fermement s’y enfermer et ne plus en bouger les pieds bien ancrés, les yeux fermés et avec entêtement  s’y accrocher. Ces moments qu’il aurait aimé savourer lorsqu’il était pensif, inquiet, bien vivant mais tellement ailleurs souvent.

Dix ans c’était lorsqu’elle s’asseyait sur ses genoux comme ça, sans complexes et qu’elle l’embrassait à pleine bouche, longtemps.

C’était la regarder venir vers lui, vêtue de cette tunique, encore plus nue que si elle ne portait rien.

Ces discussions, ces ivresses, ces pleurs, leur ignorance du temps qui passe tellement occupés à critiquer l’instant. Maintenant ce luxe n’existe plus. Ces années ou il pensait  ne vivre que du passable ont laisse la place à un souvenir sucré, une friandise qu’il n’a mangé que du bout des lèvres.

Maintenant il se souvient. Il remonte le temps. Ou était-il il y a 5 ans? Que faisait -il? Était-il encore beau ? L’aimait-elle mieux, souvent, fort ? Était-elle alors amoureuse ? Mais pourquoi n’avait t-il pas commencé à ce moment le piano, le violon, l’écriture, continué la peinture, la guitare ? Pourquoi n’avait t’il pas su à cet instant que cette main posée sur sa nuque, il s’en souviendrait longtemps. Il ferme les yeux et peut encore sentir ces doigts se poser exactement là et délicatement, doucement lui caresser les cheveux. Des larmes apparaissent, cette sensation, ce souvenir le brûle, ça n’est maintenant qu’une plaie sans cesse ravivée par ses réminiscences.

Au même age que faisait Knut Hamsum ? Était-il reconnu ? Mozart était déjà mort. Combien avait-il achevé ? A quel age était mort Ian Curtis ? Et à quel age Paco de Lucia avait-il commencé le Flamenco ?

Non vraiment à son age tout est déjà perdu, d’ailleurs même elle le sait. Elle s’efface déjà, se prépare. D’ailleurs il l’entend qui arrive enfin. Elle ouvre la porte, lui sourit et comme à son habitude, lui caresse doucement la nuque. Il ferme les yeux. Dans 10 ans se souviendra t-il de cet instant?

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2 commentaires sur « Le temps »

  1. J’ai quarante-quatre piges. Je me suis mis au piano et à la guitare cette année. Elle pose depuis presque dix ans sa main sur ma nuque. J’aime beaucoup ton texte.

    1. Certains se trouvent toujours trop vieux. Vers l’age de 10 ans j’ai voulu commencer le piano, je me souviens à la même époque, lire que Mozart avait commencé à 4 ans et penser que c’était déjà fichu pour moi.

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